Sujet
Vous
entreprenez, dans une classe de Première, une étude du corpus proposé en
liaison avec l’objet d’étude : « La question de l’Homme dans les
genres de l’argumentation, du XVIe siècle à nos jours. »
Dans
une composition argumentée, vous définirez votre projet d’ensemble et ses
modalités d’exécution en justifiant vos choix.
- Texte 1 : Blaise PASCAL, Pensées, fragments écrits avant 1658, première édition posthume, 1669.
- Texte
2 :
Jean de LA FONTAINE, « Le Chêne et le Roseau », Fables, I, 22, 1668.
- Texte
3 :
Jean ANOUILH, « Le chêne et le roseau », Fables, 1962.
- Texte 4 : Jean-Claude BRISVILLE, L’Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune, 1985
Texte 1 : Blaise PASCAL,
Pensées, fragments écrits avant 1658,
première édition posthume, 1669.
L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la
nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier
s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer.
Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui
le tue puisqu'il sait qu’il meurt et l'avantage1 que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est
de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne
saurions remplir.
Travaillons donc à bien penser : voilà le
principe de la morale.
*
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.
*
Roseau pensant.
Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma
dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurais point davantage en
possédant des terres. Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme
un point ; par la pensée, je le comprends.
*
La grandeur de l’homme.
La grandeur de l’homme est si visible qu’elle se tire
même de sa misère, car ce qui est nature aux animaux nous l’appelons misère en
l’homme ; par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd’hui
pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature qui lui était
propre autrefois.
Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi sinon
un roi dépossédé ? Trouvait-on Paul-Emile2 malheureux de n’être pas consul ? Au contraire,
tout le monde trouvait qu’il était heureux de l’avoir été, parce que sa
condition n’était pas de l’être toujours. Mais on trouvait Persée3 si malheureux de n’être
plus roi, parce que sa condition était de l’être toujours, qu’on trouvait
étrange de ce qu’il supportait la vie. Qui se trouve malheureux de n’avoir
qu’une bouche et qui ne se trouverait malheureux de n’avoir qu’un œil ? On
ne s’est peut-être jamais avisé de s’affliger de n’avoir pas trois yeux, mais
on est inconsolable de n’en point avoir.
________________________________
- Avantage : complément de « sait ».
- Paul-Emile : consul romain, vainqueur de Persée.
- Persée : roi de Macédoine ; après sa défaite, on s’étonne qu’il ne préfère pas se suicider plutôt que de participer au triomphe de son vainqueur.
Texte 2: Jean de LA FONTAINE, "Le Chêne et le Roseau", Fables, I, 22, 1668.
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| Illustration de Jean-Baptiste Oudry |
« Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.
Texte 3: Jean ANOUILH, "Le chêne et le roseau", Fables, 1962.
« N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable ?
La morale en est détestable ;
Les hommes bien légers de l'apprendre aux marmots.
Plier, plier toujours, n'est-ce pas déjà trop,
Le pli de l'humaine nature ? »
« Voire, dit le roseau, il ne fait pas trop beau ;
Le vent qui secoue vos ramures
(Si je puis en juger à niveau de roseau)
Pourrait vous prouver, d'aventure,
Que nous autres, petites gens,
Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents,
Dont la petite vie est le souci constant,
Résistons pourtant mieux aux tempêtes du monde
Que certains orgueilleux qui s'imaginent grands. »
Le vent se lève sur ses mots, l'orage gronde.
Et le souffle profond qui dévaste les bois,
Tout comme la première fois,
Jette le chêne fier qui le narguait par terre.
« Hé bien, dit le roseau, le cyclone passé -
Il se tenait courbé par un reste de vent -
Qu'en dites-vous donc mon compère ?
(Il ne se fût jamais permis ce mot avant)
Ce que j'avais prédit n'est-il pas arrivé ? »
On sentait dans sa voix sa haine
Satisfaite. Son morne regard allumé.
Le géant, qui souffrait, blessé,
De mille morts, de mille peines,
Eut un sourire triste et beau ;
Et, avant de mourir, regardant le roseau,
Lui dit : « Je suis encore un chêne. »
Texte 4 : Jean-Claude BRISVILLE, L’Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune, 1985
Dans sa pièce de
théâtre Entretien de M. Descartes
avec M. Pascal le Jeune,
le dramaturge contemporain Jean-Claude Brisville imagine le dialogue
qu’auraient pu avoir Descartes et Pascal au cours de leur rencontre, un soir de
1647. Descartes est alors âgé de 51 ans et Pascal de 24 ans.
DESCARTES. – Pour moi, réfléchir à la mort, à l’infini
et à l’éternité est un travail qui passe mon intelligence. Je ne voudrais pas
abuser du peu de temps et de loisir qui me reste en l’employant à démêler de
semblables difficultés.
PASCAL. – Vous ne misez que sur l’intelligence. Elle
n’a en effet rien à faire en ces questions, et elle tient pour moi dans l’ordre
des choses à comprendre le même rang que notre corps dans l’étendue de la
nature. Autant dire le dernier.
DESCARTES. – Que mettez-vous en tête?
PASCAL. – Un sentiment qui ne vous semble avoir
atteint.
DESCARTES. – Nommez-le.
PASCAL. – La misère de l’homme.
DESCARTES. – Il m’a atteint tout comme vous, bien que
de façon moins abstraite. A votre âge, on a vu rarement mourir les gens qu’on
aime. Au mien, il n’en est pas de même. (Un
temps). J’ai connu une femme en Hollande, une simple servante, et elle a su
toucher mon cœur. La fille que j’eus d’elle et à laquelle nous donnâmes le nom
de Francine avait cinq ans quand elle fut atteinte d’une fièvre scarlatine.
Elle mourut le 7 septembre 1640. Je n’oublierai plus cette date. Elle est pour
moi le jour de la plus affreuse douleur que j’eus jamais sentie.
Un temps.
PASCAL (ému).
– Monsieur…
DESCARTES (bas).
– Je ne suis pas de ceux qui pensent que les larmes n’appartiennent qu’aux
femmes.
Un temps.
PASCAL. – J’ai vu jadis pleurer un homme, et je ne
sais pourquoi le souvenir m’en revient aujourd’hui. Mon père avait été député
par le Cardinal pour réprimer une révolte de paysans qui avait éclaté en
Normandie. Il s’y rendit avec les troupes du maréchal de Gassion. La levée des
taxes fut rude. J’avais dix sept ans à l’époque, et je crois que mon père…
enfin, il était, par sa fermeté l’homme que requérait la situation. Ce jour-là,
je l’avais, avec des soldats, accompagné dans un village. Un homme dont on
avait saisi les biens et les instruments de travail s’avança pour plaider sa
cause. Il ne put dire un mot. Les larmes l’étouffaient. (Un temps). Je n’en fus pas frappé sur l’instant. Je crois même que
je me hâtai d’oublier cette scène. Il est vrai que j’étais alors fort occupé
par la construction de ma machine arithmétique. (Un temps). Elle devait, dans mon intention, faciliter à mon père le
calcul des impôts dont il avait la charge.
Un temps.
DESCARTES. – Il est certaines gens qu’on ne voit pas.
PASCAL. – Certaines gens?
DESCARTES. – Tous ceux qui ne sont point de la société
que nous fréquentons vous et moi.
Un temps.
PASCAL. – Oui, vous avez raison, je n’ai pas vu ce
malheureux. Je le revois, mais je ne l’ai pas vu. Que Dieu me le pardonne.
DESCARTES. – On ne peut faire attention à tout. Vous
étiez tout occupé par votre invention L’esprit ne peut se concentrer que sur un
seul sujet.
Dissertation partiellement rédigée
Introduction
Amorces
possibles :
- « L’homme est la mesure de toute chose » (Protagoras). Intéressant car le roseau (« kalamos » en grec), dans la Bible, sert aussi d’instrument de mesure (il sert à mesurer la ville sainte, Jérusalem, dans l’Apocalypse).
- « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme » (Montaigne, Essais, I, 1) : lien facile à faire avec le thème du roseau.
- Plus simplement, la première phrase du fragment pascalien peut être aussi une bonne entrée en matière : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est une roseau pensant ».
Objet d'étude: « la
question de l’Homme dans les genres de l’argumentation, du XVIe
siècle à nos jours ». Cf.
Instructions officielles : "L'objectif est de permettre aux élèves d'accéder à la réflexion anthropologique dont sont porteurs les genres de l'argumentation afin de les conduire à réfléchir sur leur propre condition. On contribue ainsi à donner sens et substance à une formation véritablement humaniste. Dans cette perspective, on s'attache à mettre en évidence les liens qui se nouent entre les idées, les formes qui incarnent et le contexte dans lequel elles naissent. Le fait d'aborder les œuvres et les textes étudiés en s'interrogeant sur la question de l'homme ouvre à leur étude des entrées concrètes et permet de prendre en compte des aspects divers, d'ordre politique, social, éthique, religieux, scientifique par exemple, mais aussi de les examiner dans leur dimension proprement littéraire, associant expression, représentation et création."
Présentation et analyse du corpus : 4 textes centrés sur la question de l’homme, qui illustrent parfaitement la définition que Montaigne donne de ce dernier (« sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant »). Diversité des genres (un essai prenant la forme d’un rassemblement posthume de fragments, deux fables dont l’une est la réécriture critique de l’autre, et une pièce de théâtre) + mise en regard de deux siècles, le XVIIe siècle, siècle des moralistes, et la 2ème moitié du XXe siècle où la vision de l’homme et du monde a été bouleversée par les deux conflits mondiaux). Cette mise en parallèle de deux époques fait du corpus une forme de « chiasme » textuel dont le pivot serait le lien qui unit les deux fables. Cet effet est renforcé par la mise en regard des textes de Pascal et de Brisville : dans la pièce, l’écrivain réel qu’est Pascal devient personnage, ce qui permet à ses « pensées » de s’incarner dans sa parole. Le dialogue est primordial dans l’argumentation et, dans une certaine mesure, Brisville, en mettant en scène un débat entre Descartes et Pascal, contribue à donner rétrospectivement une dimension dialogique au seul texte de notre corpus qui en est dépourvu (du moins dans sa forme). La parole est l’une des preuves de la pensée humaine ; elle relève donc de ce qui fait, selon Pascal, à la fois la grandeur et la misère de l’homme, question au centre de notre corpus. Malgré leurs différences génériques, les quatre textes proposent en effet une interrogation sur la nature de l’homme, sur sa place dans l’univers, sur sa lutte tragique contre les éléments ou contre les autres hommes, ainsi qu’une réflexion sur ce qui fait à la fois sa grandeur et sa misère : sa pensée, la conscience de sa finitude et son angoisse face à la mort. Toutes ces réflexions se concentrent dans la célèbre métaphore du « roseau pensant », véritable leitmotiv de notre corpus qu’il convient d’analyser. Le roseau est en effet un symbole d’une grande richesse dont on peut faire remonter les origines à la Bible. Dans l' Évangile selon Matthieu, cette métaphore désigne déjà l’homme, être faible, creux, propre à plier au moindre vent. Pascal y adjoint la pensée qui emplit ce vide, ce « creux » au cœur du roseau. Le « roseau pensant » est ainsi une métaphore de l’homme qui rend compte à la fois de sa petitesse (arbuste fin, flexible, se penchant au gré du vent) et de ce qui fait sa grandeur (la pensée). D'autres sens rendent également ce symbole très intéressant pour l’étude de notre corpus : le roseau, justement parce qu’il est creux, laisse passer le souffle du vent, mais aussi du musicien, ce qui en fait le matériau idéal pour confectionner des flûtes. Ainsi le vent (des circonstances, du destin… ou bien encore le souffle divin, l’inspiration…), en le traversant, produit le chant du poète. Les quatre textes en présence sont profondément marqués par le lyrisme, un lyrisme qui, par bien des aspects que nous mettrons en lumière au fil des analyses, accède à une forme de sublime. En outre, le « calame », du grec kalamos, qui signifie roseau, est le premier outil de l’écriture. A l’époque archaïque, les peuples du Moyen-Orient écrivaient en effet avec des calames faits d’une tige de roseau sur des tablettes d’argile humide, puis les Grecs introduisirent en Égypte les calames de roseau taillés en biseau, dont la pointe fendue retenait l’encre. Mais, le roseau étant aussi un végétal facile à tisser – ce qui renvoie, dans notre corpus, à l’idée d’intertextualité, de « tissage » de textes –, nous nous demanderons comment la métaphore du « roseau pensant » véhicule à travers les siècles une interrogation ontologique, métaphysique et sociale sur l’homme, créature au destin tragique mais aussi une réflexion sur l’écriture et l’art poétique qui contribuent, bien sûr, à la grandeur humaine.
Présentation et analyse du corpus : 4 textes centrés sur la question de l’homme, qui illustrent parfaitement la définition que Montaigne donne de ce dernier (« sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant »). Diversité des genres (un essai prenant la forme d’un rassemblement posthume de fragments, deux fables dont l’une est la réécriture critique de l’autre, et une pièce de théâtre) + mise en regard de deux siècles, le XVIIe siècle, siècle des moralistes, et la 2ème moitié du XXe siècle où la vision de l’homme et du monde a été bouleversée par les deux conflits mondiaux). Cette mise en parallèle de deux époques fait du corpus une forme de « chiasme » textuel dont le pivot serait le lien qui unit les deux fables. Cet effet est renforcé par la mise en regard des textes de Pascal et de Brisville : dans la pièce, l’écrivain réel qu’est Pascal devient personnage, ce qui permet à ses « pensées » de s’incarner dans sa parole. Le dialogue est primordial dans l’argumentation et, dans une certaine mesure, Brisville, en mettant en scène un débat entre Descartes et Pascal, contribue à donner rétrospectivement une dimension dialogique au seul texte de notre corpus qui en est dépourvu (du moins dans sa forme). La parole est l’une des preuves de la pensée humaine ; elle relève donc de ce qui fait, selon Pascal, à la fois la grandeur et la misère de l’homme, question au centre de notre corpus. Malgré leurs différences génériques, les quatre textes proposent en effet une interrogation sur la nature de l’homme, sur sa place dans l’univers, sur sa lutte tragique contre les éléments ou contre les autres hommes, ainsi qu’une réflexion sur ce qui fait à la fois sa grandeur et sa misère : sa pensée, la conscience de sa finitude et son angoisse face à la mort. Toutes ces réflexions se concentrent dans la célèbre métaphore du « roseau pensant », véritable leitmotiv de notre corpus qu’il convient d’analyser. Le roseau est en effet un symbole d’une grande richesse dont on peut faire remonter les origines à la Bible. Dans l' Évangile selon Matthieu, cette métaphore désigne déjà l’homme, être faible, creux, propre à plier au moindre vent. Pascal y adjoint la pensée qui emplit ce vide, ce « creux » au cœur du roseau. Le « roseau pensant » est ainsi une métaphore de l’homme qui rend compte à la fois de sa petitesse (arbuste fin, flexible, se penchant au gré du vent) et de ce qui fait sa grandeur (la pensée). D'autres sens rendent également ce symbole très intéressant pour l’étude de notre corpus : le roseau, justement parce qu’il est creux, laisse passer le souffle du vent, mais aussi du musicien, ce qui en fait le matériau idéal pour confectionner des flûtes. Ainsi le vent (des circonstances, du destin… ou bien encore le souffle divin, l’inspiration…), en le traversant, produit le chant du poète. Les quatre textes en présence sont profondément marqués par le lyrisme, un lyrisme qui, par bien des aspects que nous mettrons en lumière au fil des analyses, accède à une forme de sublime. En outre, le « calame », du grec kalamos, qui signifie roseau, est le premier outil de l’écriture. A l’époque archaïque, les peuples du Moyen-Orient écrivaient en effet avec des calames faits d’une tige de roseau sur des tablettes d’argile humide, puis les Grecs introduisirent en Égypte les calames de roseau taillés en biseau, dont la pointe fendue retenait l’encre. Mais, le roseau étant aussi un végétal facile à tisser – ce qui renvoie, dans notre corpus, à l’idée d’intertextualité, de « tissage » de textes –, nous nous demanderons comment la métaphore du « roseau pensant » véhicule à travers les siècles une interrogation ontologique, métaphysique et sociale sur l’homme, créature au destin tragique mais aussi une réflexion sur l’écriture et l’art poétique qui contribuent, bien sûr, à la grandeur humaine.
Première partie : Projet didactique
Situation de la séquence: La séquence, intitulée simplement « L’homme, ce
"roseau pensant" », se situera au 2ème trimestre,
après l’étude d’un large extrait des Essais
de Montaigne ayant permis de poser des jalons essentiels dans la réflexion
anthropologique et d’inscrire notre corpus dans une perspective humaniste.
Prérequis :
genres de l’argumentation, argumentation directe et indirecte, stratégies
argumentatives (cf. programme de 2nde). Notions de prosodie pour
aborder la fable dans sa dimension non seulement argumentative, mais aussi
poétique.
Ordre
des séances (à justifier) : En vue de mettre en lumière la dimension
réflexive du corpus, nous respecterons l’effet de chiasme évoqué plus haut et
garderons pour cela l’ordre chronologique des textes.
La
première séance sera donc consacrée à la lecture analytique du texte de Pascal,
fragments de pensées qui tentent de saisir la nature essentiellement
contradictoire de l’homme, notamment à travers la métaphore du « roseau
pensant » qui sert de leitmotiv au corpus, contribuant au
« tissage » des textes entre eux. Pascal use de tous les trésors de
l’éloquence et de la poésie pour « toucher » son lecteur et le
persuader de la nécessité de la conversion chrétienne, seul moyen d’échapper au
vertige ontologique, au néant terrifiant du « silence éternel de ces
espaces infinis ». De par sa condition mortelle, l’homme, tel le roseau, est
vulnérable face à la nature, mais sa grandeur vient justement de la conscience
de sa petitesse. Dans la fable de La Fontaine, qui sera l’objet de la deuxième
séance, nous verrons que cette petitesse, associée à l’humilité et à la
flexibilité, permet au roseau d’échapper à la fureur des éléments : la
« vapeur », la « goutte d’eau » qui pouvaient le tuer dans
le texte de Pascal, prend la forme d’une terrible tempête, mais celle-ci
n’anéantit que le chêne… Or, le chêne est aussi une représentation allégorique
de l’homme car, dans la fable, la réflexion s’est déplacée, passant du domaine
ontologique et métaphysique chez Pascal, au domaine social chez La Fontaine. La
lutte n’est pas seulement entre l’homme et la nature, mais entre les hommes eux-mêmes,
entre les grands et les petits… L’allégorie se dédouble : socialement, l’homme peut être chêne ou roseau, tout dépend
de son statut. Cette séance sera aussi l’occasion de mettre en lumière le
pouvoir de persuasion à l’œuvre dans la fable (les caractéristiques du genre de
l’apologue, sa dimension rhétorique mais aussi lyrique et poétique) ainsi que
sa dimension réflexive : la rivalité entre le grand et le petit peut en
effet s’appliquer aux genres littéraires et renvoyer à la fable, genre considéré
comme « mineur », notamment au grand siècle, et qui pourtant traverse
toutes les époques avec un constant succès, comme le montrera la troisième
séance, consacrée à l’étude de la fable d’Anouilh. Celle-ci permettra non
seulement de confronter deux visions de la grandeur humaine et deux
interprétations de la morale du récit, mais aussi d’amener les élèves à
s’interroger sur la notion d’héritage littéraire : la comparaison des deux
fables mettra en lumière le dialogue argumentatif qui s’établit, par-delà le
temps et la mort, entre deux écrivains, débat qui permet la transmission de la
pensée, ce que figure aussi le dernier texte, objet de notre quatrième et dernière
séance. Par le biais du genre théâtral, Jean-Claude Brisville redonne vie à
deux grands penseurs du XVIIe siècle, qui peuvent « être » à nouveau puisqu’ils
expriment leurs pensées sur scène. La
magie de la fiction permet ainsi de poursuivre le débat entre Descartes et
Pascal, confrontant leurs conceptions de la misère humaine, mais aussi d’établir
un dialogue entre un auteur contemporain et ceux du passé. De ce tissage textuel,
philosophique et littéraire, le roseau-lecteur ne peut sortir que grandi…
En
guise d’évaluation sommative, on proposera aux élèves un sujet de dissertation
dont le sujet sera précisé ultérieurement.
Deuxième partie : analyse des textes
La première séance sera consacrée à la
lecture analytique de l’extrait des Pensées.
Savant, philosophe, moraliste et théologien du XVIIe siècle, Pascal,
infatigable chercheur, a mis au point la première machine à calculer et a
démontré l’existence du vide et la pression de l’air. Il fréquente les salons
mondains, puis se détourne de ce monde qu’il méprise pour se rapprocher des
jansénistes qui défendent une conception rigoureuse de la foi chrétienne. En 1658, il se consacre à l’écriture
d’une « Apologie de la religion chrétienne » que sa mort précoce, à
39 ans, l’empêche de terminer. Ses amis en donnent une première édition
posthume quelques années plus tard sous le titre de Pensées. Dans cette
œuvre dont il ne reste que des fragments,
Pascal montre la misère de l’homme sans
Dieu, mais il n’oublie pas non plus ce qui fait la grandeur de l’homme : sa conscience. Pour Pascal, seule la
religion chrétienne permet de comprendre la nature essentiellement
contradictoire de la créature humaine. Dans cet extrait des Pensées, la
célèbre métaphore du « roseau pensant » résume cette double nature. Au
cours de cette séance, on conduira les élèves à analyser ce qui fait la
puissance argumentative du texte.
Le premier axe mettra en lumière le
raisonnement déductif mis en œuvre par Pascal. Le texte s’ouvre sur l’image du « roseau pensant », métaphore qui montre dans une formule
unique la faiblesse de l’être
humain et ce qui fait sa grandeur :
sa pensée. C’est cette capacité
de penser qui distingue l’homme des animaux, des végétaux et des minéraux.
L’être humain est une créature unique et une énigme car il est à la fois corps
et esprit. Cette métaphore permet à Pascal d’affirmer d’emblée le principe sur lequel repose sa
démonstration : le propre de l’homme est de pouvoir penser. Comme dans
tout raisonnement déductif, c’est de ce principe que Pascal va tirer plusieurs conséquences (succession de « donc ») et
aboutir à une morale : c’est la pensée qui fait la « dignité » de l’homme et c’est donc
le développement de la pensée qui doit orienter la conduite de la vie humaine,
comme l’indique l’utilisation de l’impératif (« Travaillons donc à bien
penser »). Cette « chaîne de
raisons », pour reprendre l’expression de Descartes, a fait dire aux détracteurs de Pascal (comme Voltaire
ou Paul Valéry) que celui-ci voulait effrayer
pour pousser à la conversion. A partir de la ligne 14, c’est par une
série de déductions que Pascal
montre que la misère de l’homme vient
de sa grandeur : si nous n’étions pas conscients, nous ne serions
pas malheureux d’être mortels, déduction exprimée par le biais de la subordonnée consécutive (« si
visible qu’elle ») et par la conjonction de coordination à valeur causale « car »
(l.15). Puis des exemples et des
analogies développent le
raisonnement qui affirme qu’on ne souffre que de ce qui manque : la
souffrance de l’être humain est donc le signe de sa grandeur. Dans cette chaîne
de raisons s’introduisent deux adverbes
antithétiques, « aujourd'hui » et « autrefois » mettant
en lumière le fait que la souffrance de l’homme naît du souvenir du paradis perdu : le discours de la
raison cède alors insensiblement la place au discours de la foi, avec cette allusion à l’Eden originel dont l’homme,
désormais marqué par le péché, a été chassé et dont il garde au fond de lui la
nostalgie. Dans le dernier fragment, deux exemples soigneusement choisis
viennent à l’appui de l’argumentation. L’exemple est un élément essentiel de
l’effort argumentatif, comme le montre Aristote
qui, dans sa Rhétorique,
en distingue deux sortes : « l’un consiste à relater des faits
accomplis antérieurement ; dans l’autre on produit l’exemple
soi-même ». Les élèves constateront que Pascal utilise les deux sortes
dans ce paragraphe. Le premier, historique, oppose la situation du consul
romain Paul-Emile et celle du roi de Macédoine, Persée. L’homme est alors
indirectement assimilé à « un roi dépossédé », métaphore récurrente
dans les Pensées. Le second, inventé,
met en parallèle une série d’oppositions cocasses relevant du domaine
anatomique. C’est la comparaison de ces différents exemples qui les intègre à
l’argumentation. La question rhétorique
prend le lecteur à partie et affirme l’unanimité des réponses.
Un deuxième axe portera sur la dimension
à la fois tragique et dramatique du texte, qui intensifie sa force
argumentative. Tout d’abord, pour faire valoir la double nature de l’homme,
Pascal développe une série d’antithèses
qui donne à son argumentation une dimension dramatique. Du côté de la
faiblesse se trouvent la négation restrictive de la première ligne et
toute l’opposition hyperbolique de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.
Du côté de la grandeur, on pourra relever le comparatif de supériorité
« plus noble que » et le polyptote « sait », « n’en
sait rien », qui oppose l’univers et l’homme pour mieux mettre en évidence
ce qui fait la supériorité de ce dernier. Pour faire comprendre que les êtres
humains n’appartiennent pas au même ordre de grandeur que le reste de
l’univers, Pascal les imagine en
conflit tragique. L’isotopie de la violence dramatise alors l’argumentation : « s’arme »,
« écraser », « tuer », écraserait »,
« tue », « meurt », « engloutit ». Certains,
comme Voltaire ou Valéry, ont accusé Pascal de dramatiser pour pousser à la
conversion mais, si Pascal évoque la mort, c’est parce que la pensée dont il
parle, cette conscience qui distingue l’être humain des autres êtres vivants, c’est
la pensée de la mort :
n’est-ce pas cette conscience d’être
mortel qui distingue l’espèce humaine des autres espèces animales ?
Cette dramatisation de l’analyse est associée
à une poésie qui renforce
l’efficacité de l’argumentation tout en contribuant à la dimension
réflexive du texte, ce qui sera analysé dans le troisième et dernier axe. La richesse des images, l’harmonie du rythme, facilitent en
effet le souvenir de certaines formules restées célèbres. La phrase « Le
silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » - où l’allitération en
[s] laisse entendre un soupir d’angoisse -, en se distinguant sur la page
blanche tel un vers isolé, semble reproduire typographiquement le vide face
auquel le sujet pensant est saisi de vertige et de peur. Ce sujet prend la
forme du « je » qui, au cœur de l’extrait, donne au discours moral
une dimension lyrique, intime et donc très humaine. Cet être pensant, perdu au
milieu de l’univers infini fait résonner sa propre voix pour troubler le
silence oppressant. Il est un fragment de l’univers, comme la ligne ou le
paragraphe qui le contiennent sont des fragments de l’œuvre, inachevée et donc
potentiellement infinie, puisque la mort a interrompu le cours de la pensée et
de l’écriture… La pensée est puissante et infinie car elle se transmet, comme
pourront le constater les élèves, à l’échelle modeste de notre corpus.
La deuxième séance portera sur « Le
Chêne et le Roseau » de la Fontaine, pièce sur laquelle s’achève le livre I
du recueil de 1668. Cette fable appartient à la tradition ésopique (réécriture
du « Roseau et l’Olivier »), mais La Fontaine l’enrichit
considérablement. Suivant les principes de Quintilien dans L’Institution oratoire, le fabuliste
estime, en effet, qu’« on ne saurait trop égayer les narrations ». La
modification de la fable ésopique repose en particulier sur l’importance du
dialogue, et sur la suppression de toute formulation explicite d’une
moralité ; la préface de 1668 avait averti du procédé dans les cas où
« il est aisé au lecteur de la suppléer ». Est-ce pourtant aussi
simple ? L’absence de moralité explicite – comme dans la fable qui ouvrait
ce premier livre, « La Cigale et la Fourmi » – ne laisse-t-elle pas
ouverte une certaine polysémie ? Cet apologue unifie, dans un ensemble
concis et cohérent, une « mosaïque de citations » – pour reprendre la
formule de Julia Krtisteva, où l’on retrouve non seulement Pascal et Esope,
mais aussi Virgile et plusieurs échos bibliques. Or, ces références, alliées au
génie poétique de La Fontaine et à l’univers merveilleux des Fables, cette « ample comédie aux
cent actes divers / Et dont la scène est l’univers », provoquent un
véritable « enchantement » qu’il s’agira de faire ressentir aux
élèves, par-delà la dimension argumentative du texte.
On leur demandera d’abord d’identifier
la structure de la fable. Ils constateront que le récit est construit en deux
temps. Le premier moment dialogique, lui-même double, dans lequel le chêne et
le roseau mesurent successivement leur capacité à résister à la tempête, relève
de l’éthopée ; il précède une partie narrative, qui relève de l’épopée, où
ces propos sont littéralement mis à l’épreuve par l’arrivée d’une tempête
portée à son paroxysme. Les personnages, allégoriques comme dans toutes les
fables, représentent deux conceptions opposées de l’homme. Tout tend en effet à
confronter les deux végétaux : l’opposition de stature est redoublée par
l’opposition de leur style rhétorique ; ils s’opposent également par leur
différence de lucidité et par leurs destins respectifs. S’il suit la trame
narrative de l’apologue ésopique, « Le chêne et l’Olivier », La
Fontaine choisit de donner la parole aux deux personnages : à la vanité du
chêne correspond sa grandiloquence bavarde (son discours occupe 16 vers sur les
32 de la fable alors que la réplique du Roseau ne tiendra que 7 vers et demi). Les
élèves auront alors à distinguer les trois mouvements qui composent le discours du Chêne, encadré par deux
vers qui se font écho à propos de la cruauté de la nature à l’égard du roseau
(v.2 et v.17). Par son impitoyable démonstration, le Chêne semble vouloir faire
prendre conscience au Roseau de l’injustice qui lui est faite. Le premier
mouvement est ainsi le portrait d’un
être misérable (v.2 à 6), ce qui n’est pas sans faire écho au roseau
pascalien et au thème de la misère humaine : le chêne s’adresse à
« l’arbuste » sur un ton plein de pitié et de compassion pour
cet être faible (« Un
roitelet pour vous est un pesant fardeau », v.3), humilié et soumis (« vous oblige à baisser la
tête », v.6) dont la révolte
serait légitime (« Vous avez bien sujet d’accuser la nature »,
v.1 ; « La nature envers vous me semble bien injuste », v.17).
La conjonction de subordination « cependant que », au vers 7, en
marquant une opposition,
introduit alors, en contrepoint, le deuxième mouvement du discours : l’autoportrait valorisant du Chêne. Sous
des couverts de pitié, celui-ci se livre en vérité à son propre éloge, faisant preuve d’un immense orgueil qui confine à l’hybris et annonce sa
fin tragique. Entre la terre et le soleil dont il arrête les rayons
verticaux, face aux poussées horizontales de la tempête, le Chêne se place au
centre du monde. Le parallélisme humiliant du vers 10 (« Tout vous est
Aquilon, tout me semble Zéphir ») laisse cependant deviner la fragilité du
Chêne : sa force et sa grandeur ne sont qu’une illusion, comme l’annonce
le verbe « sembler » du second hémistiche. Le troisième mouvement de
son discours est l’expression d’un
regret (v.11 à 16) : l’irréel
du présent insiste sur la malchance du roseau qui n’est pas né « à
l’abri » de son feuillage : « Encor si vous naissiez […] Vous
n’auriez pas tant à souffrir : / Je vous défendrais… » (v.11-14). Le
Chêne regrette de ne pouvoir protéger le Roseau. L’espace qui échappe à sa
tutelle lui apparaît comme une zone hostile, confuse lisière du monde heureux. L’orgueil
du Chêne transparaît dans la grandiloquence
de son discours qui oppose sa grandeur à la faiblesse du Roseau : son
style noble mêle les hyperboles,
les antithèses (« aquilon »
/ « zéphyr ») et les périphrases qui renvoient à la grande
poésie et, notamment aux Géorgiques
de Virgile auxquelles l’alexandrin lyrique « les humides bords des
royaumes du vent » (v.16) est emprunté. Mais ce style grandiloquent et précieux ne semble pas à sa place dans
l’espace modeste de la fable : il fait du Chêne une sorte de faux poète dont les paroles vaniteuses
sont gonflées de vent et seront emportées, comme le Chêne lui-même, par les
bourrasques de la tempête. A l’opposé, l’humilité et la discrétion du roseau
sont illustrées par son langage mesuré, son éloquence simple au rythme plus
fluide, plus souple, à l’image du roseau lui-même, mais aussi de l’homme qui,
selon Montaigne, est un sujet « ondoyant ». La réponse du Roseau est néanmoins
teintée d’ironie. Le mot
« compassion », allongé par la diérèse, détaché par la proposition
incise qui le suit (« lui répondit l’arbuste », v.18) laisse deviner
que le Roseau ne se trompe pas sur le « bon naturel » du
Chêne et son apparente sollicitude, et qu’il a perçu, derrière ses belles
paroles, son orgueil et sa suffisance. En fin de vers, l’expression « ce
souci » (v.19), par son allitération en [s], laisse voir le sourire du
Roseau qui feint de croire à la pitié du Chêne. La conjonction de coordination
« mais » (v.19) introduit une opposition ayant pour but, non
seulement de « rassurer » le Chêne, mais aussi de rétablir
l’équilibre entre eux : la comparaison, mise en valeur par l’unique
décasyllabe de la fable, transforme le comparatif
d’infériorité en avantage (« Les vents me sont moins qu’à
vous redoutables ») ; au vers 21, « et » a une valeur
d’opposition qui montre le contraste
entre son apparente faiblesse et sa résistance, mise en valeur par la
forme négative (« Je plie, et
ne romps pas ») ; au verbe « plier » fait écho le verbe
« courber » :
contrairement au Roseau, le Chêne ne plie certes pas (« résisté sans
courber le dos », v.23) mais ne rompra-t-il pas ? A la rime,
« jusqu’ici » (v.21)
souligne que l’expérience du Chêne reste limitée tandis que la remarque finale
« mais attendons la fin » (v.24) résonne comme un défi menaçant, sur lequel va se
heurter la phrase, allongée par les enjambements
entre les vers 21, 22 et 23. A l’opposition entre « je » et
« vous », apparemment si flatteuse pour le Chêne, répond le « nous » impliqué dans l’impératif
« attendons » (v.24) qui met les deux personnages à égalité. A la différence des effets
oratoires du Chêne, le Roseau s’exprime simplement, presque prosaïquement. Sans
images ni jeux rhétoriques, son style privilégie la brièveté. Parler peu est signe de sagesse et reflète la certitude
secrète de la véritable force.
Le récit de la tempête constitue le
deuxième mouvement de la fable et intervient si rapidement qu’il semble
interrompre l’alexandrin du roseau au vers 24. La rapidité et la violence de
l’ouragan sont rendues sensibles par la fulgurance du dénouement qui, en 8
vers, scelle le destin tragique du Chêne. Comme les deux végétaux, la tempête
est personnifiée par le biais
des verbes et des compléments (« accourt avec furie »,
« redouble ses efforts », « fait si bien ») ainsi que par
la périphrase « Le plus terrible des enfants / Que le Nord eût portés
jusque-là dans ses flancs ». Elle devient l’allégorie du destin capricieux
et changeant à l’image de la roue de Fortune. Le style du narrateur reprend la
grandiloquence du Chêne, mais pour décrire la chute de celui-ci. La tempête est
dotée d’une volonté destructrice décrite par des termes et des structures
hyperboliques relevant du registre
épique. La lutte titanesque est évoquée en trois octosyllabes aux propositions courtes et s’achevant sur deux alexandrins développant avec emphase
la capitulation silencieuse du Chêne. Les parallélismes des vers 31 et 32 (« de qui » //
« dont » ; « la tête » // « les
pieds » ; « était voisine » // « touchaient à »)
renforcent le contraste entre le « ciel » et « l’empire des
morts » tout en tissant des liens entre la fable et la poésie virgilienne
dont ces deux derniers vers sont inspirés (Géorgiques,
II, v.ers 291-292). Mais La Fontaine en modifie le sens car le poète latin
célébrait au contraire la force et la pérennité du chêne.
En apparence, le silence du fabuliste
paraît d’autant plus impartial qu’aucune moralité ne vient officiellement
distinguer le personnage qui a raison du personnage qui a tort. Dans une
dernière partie, il conviendra donc de s’interroger sur le sens de l’apologue
qui exige une démarche herméneutique de la part de son lecteur à qui il revient
d’interpréter les divers sens – moral, social, politique, esthétique – que le
récit implique. Le discours du Roseau et sa victoire plaident pour la modestie, la discrétion active, l’efficacité
réaliste, et s’oppose à la bravade héroïque héritée du système féodal. En
écho aux Pensées, le Roseau doit être
bien sûr aussi considéré comme une image de l’homme, faible dans la nature mais
fort de sa faculté de penser. Il figure ainsi l’allégorie d’une condition humaine misérable dont l’humilité fait
la véritable force et la sublime grandeur. On peut également faire de cette
fable une lecture à clé et reconnaître dans le chêne Nicolas Fouquet – grand
mécène et protecteur du « roseau » La Fontaine – déraciné par la
fureur du jeune roi Louis XIV (« roitelet » du début et tempête de la
fin…). Cette lecture invite à voir plus largement dans la fable un sens
politique. Le discours du Chêne est lié à une idéologie de la naissance, comme
l’indique le polyptote des vers 11 et 12 : « Encor si vous naissiez… »,
« Mais vous naissez… ». A l’humble et naissance du Roseau, le Chêne oppose la
grandeur de sa condition. Les images du Chêne protecteur proviennent de
l’imagerie royale ; et c’est avec beaucoup de hauteur que ce seigneur considère
la misère de son sujet. Le déracinement final montre la fragilité du fondement
de cet ordre en apparence immuable. A la rigidité du pouvoir trop orgueilleux,
qui retourne finalement au néant, La Fontaine, comme Esope, préfère la
souplesse de celui qui subit le sort sans lâcher prise. Motif baroque, le vent
enlève au monde la fausse impression de sa solidité : tandis que le Chêne
voudrait graver dans l’espace sa grande ligne pleine, massive, son image finit
renversée, à l’image de l’homme, assimilé à un « arbre inversé » dans
le Timée de Platon. Mais, surtout, de
façon métatextuelle, « Le Chêne et le Roseau » propose un véritable
art poétique : la fable peut être perçue comme l’illustration de sa propre
force, force d’un art qui sait modestement cacher sa puissance derrière
l’apparence anodine d’un petit récit. Le discours grandiloquent du Chêne,
utilisant tous les effets oratoires, peut en effet représenter à la fois une
argumentation rigoureuse et le souffle de la grande poésie qu’est l’épopée. A
cela le fabuliste oppose le discours simple et modeste du Roseau qui peut alors
représenter l’apologue, mais aussi le charme d’un lyrisme réinventé, car la
fable est avant tout poésie. Mais, ne peut-on voir, dans le portrait grandiose
du Chêne, dans son destin tragique et les accents virgiliens sur lesquels
s’achève le texte – une forme de sublime qui redresse le grand arbre renversé
tout comme il élève le genre de la fable ? Le Traité du Sublime du pseudo-Longin, traduit par Boileau en 1674
avec une importante préface, distingue le grand style, celui de l’épopée, du
véritable Sublime : « par Sublime, Longin n’entend pas ce que les
orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux
qui frappe dans le discours et fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le
style sublime veut toujours de grands mots, mais le Sublime se peut trouver
dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de
parole. » Dans l’opposition du Chêne et du Roseau, la fable de La Fontaine
illustre à merveille celle du style sublime et du Sublime longinien qui peut se
trouver dans des tours simples et naturels. Le classicisme, dans sa quête du naturel,
est donc travaillé en profondeur par ce sublime. L’absence de moralité, dans
« Le Chêne et le Roseau », qui fait jouer la polysémie de l’apologue,
en fait une démonstration du sublime des Fables
dont le premier livre s’achève non seulement sur une allégorie de l’homme mais
aussi et surtout sur un art poétique.
La troisième séance, parce qu’elle sera
consacrée à la réécriture de la fable de La Fontaine par Jean Anouilh, sera
l’occasion de poursuivre la réflexion sur la notion d’héritage et de transmission
de la pensée anthropologique par l’écrit et la littérature. Il s'agira de comprendre comment cette réécriture, sans
doute plus critique que parodique, propose une vision de l'homme et du monde
différente, modifiant la portée morale de l'hypotexte et poursuivant le débat
sur la condition humaine et sa dimension tragique.
Dans « Le
chêne et le roseau », Anouilh s’inscrit dans une tradition littéraire,
celle de l’apologue, qui est aussi une forme de filiation avec laquelle il
prend ses distances, comme en témoigne, dès le titre, la disparition des
majuscules, choix qui peut apparaître comme une forme d’humilité littéraire… C’est
cette tension entre reprise et mise à distance qui fera l’objet du premier axe
d’étude. La fable relève d’une culture commune, classique, qui crée un lien
immédiatement familier avec le lecteur. Le vers 1 est une citation exacte de
son modèle : « Le chêne un jour dit au roseau ». L’enchantement
à l’œuvre dans le texte de La Fontaine se poursuit ici. Anouilh reprend le même
registre merveilleux, les mêmes protagonistes, le même schéma narratif. Le
texte, véritable pastiche, imite également le style de son modèle et sa liberté
prosodique, caractérisée par l’hétérométrie et – pour reprendre la terminologue
de Roland Barthes – par une forme d’idiorythmie, c’est-à-dire de convenance à
la fois à l’égard de son sujet et de son lecteur : la légèreté du style
s’apparente en effet au plaisir de la conversation galante tout en étant propre
à La Fontaine. Par le biais de la personnification, ces « végétaux
pensants » sont capables d’émettre des critiques, que celles--ci soit
sociales, morales ou même esthétiques, comme en témoigne le jugement émis par
le Chêne sur la fable de La Fontaine aux vers 2 et 3. On retrouve
également le souci de la dramatisation, avec la présence du discours direct et
la succession de verbes d’action qui reproduit la fatalité à l’œuvre. Les
élèves remarqueront que la répartition du discours n’est cependant pas la même :
la réplique du chêne s'étend sur 5 vers (+ 1), tandis que le roseau
s'exprime sur 10 vers (+ 3). Anouilh inverse donc la situation de La
Fontaine : le pouvoir de la parole est désormais du côté du roseau. En
outre, si la morale était implicite dans la version de La Fontaine, elle est
ici clairement formulée par l’un des personnages, sous la forme d’une question
rhétorique : « Plier, plier toujours, n’est-ce pas déjà trop,/ Le pli
de l’humaine nature ? ». Le chêne apparaît comme le porte-parole de
l’auteur, comme en témoigne aussi le jugement sans appel des vers 2 et 3. Egalement
formulé par le grand arbre, celui-ci résonne comme une condamnation morale et
didactique de l’hypotexte, effet renforcé par l’association, à la rime, de
« fable » et « détestable », à laquelle on peut ajouter la
rime interne avec « morale ». L’assonance en [a] et l’allitération en
[s] semblent ici reproduire la voix puissante du chêne. La dimension parodique
s’exprime dans le choix du vocabulaire, qui relève à plusieurs reprises du
registre familier. Le terme « marmots » – comme, plus loin,
l’apostrophe condescendante « mon compère » –, introduit une
dissonance ironique dans ce texte lyrique, dissonance qui fera également
sourire dans l’intervention de l’auteur notée en incise : « Il
ne se fût jamais permis ce mot avant ». La remarque est aussi chargée
d’une portée métapoétique, en référence bien sûr à la relation des deux
personnages dans la fable de La Fontaine, dimension métatextuelle que l’on
retrouve au vers 18 : « Tout comme la première fois ». Ainsi, la
réécriture se donne comme telle tout en revendiquant ce qui la distingue de son
modèle.
Un deuxième axe portera sur le
symbolisme des personnages. Les élèves remarqueront
que celui-ci est plus explicite chez Anouilh que chez son prédécesseur. Le
chêne se caractérise nettement par sa fierté, son refus de plier, comme le
montre la répétition du verbe et le polyptote des vers 5 et 6
(« plier », « le pli »). Le pli est une image de la
soumission que le chêne prête et reproche au commun des mortels. Le roseau,
lui, se définit, comme dans la fable de La Fontaine ou les Pensées de Pascal, par sa petitesse, sa faiblesse et sa
vulnérabilité, mais Anouilh associe à cette petitesse une dimension morale qui
la rapproche de la mesquinerie et de la bassesse. Le roseau dénonce l’orgueil
des grands mais l’accumulation hyperbolique des vers 11 et 12 (« Que nous
autres, petites gens, / Si faibles, si chétifs, si humbles, si
prudents »), renforcée par l’anaphore de l’intensif « si » et
par la répétition de l'adjectif petit/ petite, confine elle aussi à une forme
d’hybris. Si l’assonance en [a] faisait résonner la voix grave du chêne, l’assonance
en [i] reproduit le sifflement aigu du roseau. Alors que la prudence était une
preuve de sagesse pour La Fontaine, l’adjectif « prudents » est ici
péjoratif car il connote la lâcheté et l’égoïsme, ce qui n’empêche pas le
roseau de se poser en donneur de leçon, comme en témoigne le présent gnomique aux
vers 10 à 15. Peu charitable, l’arbuste jubile de la chute de son rival et en
profite pour se moquer de lui. Toutefois, s’il n'est pas déraciné, il reste finalement
« courbé par un reste de vent », courbure qui n’est plus la marque de
sa flexibilité ou de sa capacité d’adaptation (l’aptum), mais celle de sa bassesse morale. A l'inverse le chêne,
même à terre, conserve une grandeur morale, illustrée par la métaphore
« le géant » et les hyperboles qui décrivent sa mort. Le registre
pathétique se substitue alors à l’ironie et la formule finale, « Je suis
encore un chêne », atteint, comme dans la fable de La Fontaine, une forme
de sublime dans laquelle les deux auteurs semblent se réconcilier et se
rejoindre
Dans le troisième axe, les élèves
analyseront la portée morale de la fable, afin de mettre en lumière ce qui
l’oppose à celle de La Fontaine. Anouilh oppose ici deux conceptions morales de la vie que le cyclone vient
mettre à l'épreuve. Cette mise à l'épreuve est suggérée au vers 10 par le verbe
« prouver » (« Pourrait vous prouver d'aventure »), verbe qui
exhibe la valeur démonstrative du récit. Ce sont les intempéries qui permettent
la confrontation de ces conceptions de la vie, de ces visions de l'homme, intempéries
qui se caractérisent par leur violence croissante, ainsi qu'en témoigne la
gradation vent, orage et cyclone, autant de métaphores pour signifier les épreuves
de la vie. On fera entendre aux élèves la fureur des éléments dans l'assonance
en [ɔ̃] des vers 16 et 17 et dans l'allitération en dentales des vers 16 à 19. La
question qui se trouve ainsi posée est : face à ces difficultés, faut-il se
soumettre ou résister et rester fidèle à soi-même, quitte à périr ? Le
chêne ne fait pas de compromis et reste fidèle à ce qu'il est : grand
jusqu'au bout. A l’opposé, la bassesse des sentiments du roseau est soulignée.
Le rejet du mot « satisfaite » au vers 26 souligne l'intensité de sa
haine vengeresse en permettant notamment d'exhiber le mot « haine » à
la rime. La rencontre à la rime des termes « haine » et « peines »
suggère l'absence totale de compassion. Jaloux, il a la victoire facile et
triomphante, ce qui est suggéré par la proposition incidente « Il ne
se fût jamais permis ce mot avant » : habituellement, le roseau est
plus lâche… Cette victoire de la lâcheté et de la mesquinerie sur le courage et
la magnanimité semble faire écho à la formule de Nietzsche : « il
faut toujours défendre les forts contre les faibles » (Par-delà le bien et le mal, 1886). Après
la seconde guerre mondiale, la morale illustrée par Jean Anouilh célèbre une
forme de résistance qui n’a rien à voir avec l’adaptabilité du roseau.
Résister, c’est affronter le danger des tempêtes de l’histoire avec courage et
non se complaire dans un opportunisme soumis qui peut conduire à
l’indifférence, voire à la collaboration. C’est ce courage qui doit se
transmettre aux « marmots » et se graver ainsi dans la mémoire
collective. L’écrivain moderne « corrige » la morale du fabuliste
classique et la vision de l’homme qu’elle véhicule, pour les
« adapter » à la pensée et à la littérature transformées par les
cyclones du XXe siècle. Dans une certaine mesure, c’est dans cette
forme d’aptum que La Fontaine et
Anouilh se rejoignent : les deux écrivains font de la fable un
« roseau » littéraire, c’est-à-dire un petit genre qui survit au
temps, s’adapte à l’histoire et qui, derrière son apparente insignifiance,
véhicule une sagesse qui fait la « grandeur » de l’homme et le rend
moins misérable.
La
comparaison des deux fables aura mis en lumière le dialogue argumentatif qui
s’établit entre deux écrivains, par-delà le temps et la mort, débat qui vivifie
la pensée. C’est aussi ce que figure, par le biais du dialogue théâtral, le
texte de Jean-Claude Brisville auquel sera consacrée notre quatrième séance. Dans
sa pièce de théâtre, Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune –
dont le titre n’est pas sans évoquer les dialogues diderotiens –, le dramaturge
contemporain imagine le dialogue qu’auraient pu avoir Descartes et Pascal au
cours de leur rencontre, un soir de 1647 – dont la seule chose que l’on sait
est qu’elle s’est mal passée. A la lumière des textes précédents, les élèves
pourront analyser la dialectique mise en œuvre dans ce dialogue au cours duquel
s’opposent deux personnalités et deux conceptions antagonistes de l’homme et du
monde.
Descartes exprime
une conception rationaliste du
monde, c’est-à-dire fondée sur la raison et l’intelligence. La première
réplique montre que, pour lui, les préoccupations de Pascal sont trop
abstraites, trop vastes, trop compliquées pour que l’on perde son temps à
essayer de les comprendre. C’est cette conception rationaliste que lui reproche
le jeune Pascal pour qui celle-ci est réductrice, comme en témoigne l’emploi de
la négation restrictive : « vous ne misez que sur
l’intelligence ». Pour Pascal, la première des « choses à
comprendre » est, comme on l’a vu dans les Pensées, la « misère
de l’homme » mais, pour Descartes, cette question est trop générale,
ce qui déshumanise paradoxalement le sentiment de misère. A cette expression
généralisante qui relève du concept, il oppose celle, beaucoup plus concrète,
car personnelle, de « la plus affreuse douleur qu[‘il] eu[t] jamais
sentie », douleur dont l’intensité s’exprime aussi à travers l’emploi du
superlatif. L’expression « pour moi » sur laquelle s’ouvre l’extrait
montre d’emblée que Descartes livre ici son point de vue personnel sur un sujet
dont les deux personnages ont déjà commencé à débattre. L’expression est
reprise dans la réplique suivante par Pascal : nous sommes bien dans un débat d’idées qui progresse avec la
reprise de termes identiques d’une réplique à l’autre :
« intelligence », « le dernier », « en tête »,
« atteint », etc. Deux personnalités différentes se dessinent déjà à
travers deux façons différentes de traiter le dialogue : Pascal, détenteur
d’une vérité qu’il juge absolue, semble plus agressif, plus polémique,
n’hésitant pas à employer des attaques personnelles (« vous ne misez que
sur l’intelligence », « Un sentiment qui ne vous semble avoir
atteint »). Descartes, quant à lui, témoigne davantage d’une volonté de
comprendre le point de vue de son interlocuteur, se situant plutôt dans une perspective dialectique. Son discours,
loin d’être seulement assertif, fait varier les modalités (interrogation
« que mettez-vous en tête ? », impératif
« Nommez-le »). Bienveillant, il sous-entend que leur définition
différente de la « misère de l’homme » vient de leur différence d’âge. Il évoque ainsi le
« peu de temps et de loisir qui [lui] reste », puis oppose sa
vieillesse, riche de son expérience de la vie, à la jeunesse de Pascal, éprise
d’absolu.
Deux
anecdotes « autobiographiques » – deux exemples que les élèves
analyseront – sont mises en parallèle, témoignant de deux personnalités et de
deux histoires différentes. Elles ne remplissent toutefois pas le même rôle au
sein de la fiction : Descartes illustre
sa propre conception de « la misère de l’homme », tandis que l’anecdote
racontée par Pascal ressemble à une mise en cause de sa propre attitude face à
la douleur d’un homme « misérable » dont on a saisi tous les biens. A Pascal qui lui reproche de ne pas
être touché par la « misère de l’homme », Descartes oppose le souvenir
personnel de « la plus affreuse douleur ». A une idée abstraite, il
oppose donc un exemple terriblement concret, celui de la mort de sa petite
fille. Le registre réaliste
témoigne de l’empreinte indélébile de ce souvenir dans la mémoire du philosophe.
On note en effet la précision des détails :
date (« le 7 septembre 1640 »), noms propres (« Hollande »,
« Francine »), métier (« une simple servante »), âge
(« cinq ans »), maladie (« une fièvre scarlatine »).
Parallèlement, la présence du pronom « je » vient s’opposer à la
généralité « l’homme ». Le champ lexical des sentiments (« les gens qu’on aime », « toucher
mon cœur », « la plus affreuse douleur ») montre qu’on quitte
ici le concept pour toucher le cœur de l’individu, ce dont témoignent aussi les
didascalies « un
temps » et « bas » : la douleur est toujours là. L’évocation
des « larmes », ainsi
que la réplique suivante de Pascal (« J’ai vu jadis pleurer un
homme ») laissent entendre au lecteur que Descartes pleure à ce souvenir.
Ainsi, les larmes apparaissent comme la manifestation
concrète de « la misère de l’homme » qui a bien « atteint »
Descartes contrairement à ce qu’insinuait Pascal dans sa deuxième réplique. Par
un effet de miroir, le spectacle de cette douleur très humaine touche le
penseur janséniste : la didascalie « un temps » et l’aposiopèse
(« Monsieur… ») montrent qu’il pèse ses mots, se reprochant sans
doute ses propos injustes. Le souvenir que les larmes de Descartes font alors
remonter à sa mémoire, n’est pas celui d’une douleur personnelle mais du spectacle de cette douleur. Le récit
fait le portrait d’un jeune homme paradoxalement peu sensible à la misère
humaine, peu « atteint » par elle, ce qu’il reprochait justement à
son interlocuteur. Le contexte dans lequel ce souvenir prend place est celui
d’une révolte de paysans en Normandie, contexte violent comme le laisse
entendre l’isotopie de la répression (« réprimer »,
« révolte », « éclaté », « troupes »,
« rude », « fermeté », « soldats »,
« saisi »). Les nombreux indéfinis et l’adverbe « jadis »,
indication temporelle vague, contrastent avec la précision du récit de
Descartes. Un autre contraste est marqué entre la fermeté du père de Pascal et
les larmes du paysan », roseau misérable tourmenté par l’orage de la « révolte »
et de sa répression et par les tempêtes sociales qui ont balayé le peu qu’il
possédait. Or, ce paysan, contrairement aux « roseaux » des textes
précédents, est si désespéré qu’il en a perdu l’usage de la parole, et, par-là
même, le pouvoir de se défendre contre sa misère. Celle-ci n’est pas d’origine
métaphysique, mais sociale : ce n’est pas la pensée de sa condition
mortelle qui le rend misérable, mais l’exploitation des puissants et la perte
de ses outils de travail. Or, face à cette incarnation de la misère humaine,
qui sera pourtant au cœur de ses Pensées
quelques années plus tard, le jeune Pascal est resté aveugle (« je n’ai
pas vu ce malheureux »), préoccupé seulement de son invention qui, ironie
du sort, n’a pour but, alors, que de « faciliter » le « calcul
des impôts »… La théorie lui a fait oublier le « facteur
humain », comme si la « machine » déshumanisait ici le penseur.
On retrouve ce déplacement de la réflexion sur l’homme du plan moral au plan
social dans l’avant-dernière réplique de Descartes : « Tous ceux qui
ne sont pas de la société que nous fréquentons vous et moi ». Les silences
qui ponctuent la réplique de Pascal (didascalies « un temps ») montrent
que ce n’est que rétrospectivement, grâce au dialogue et au débat avec
Descartes, qu’il est touché par la « misère » bien concrète du
paysan. La tournure impersonnelle « Il est vrai que » apparaît comme
une tentative de justification
de l’insensibilité de « jadis » dont il se sent coupable
« aujourd’hui ». Ainsi, la mise en parallèle des deux souvenirs a changé
la tournure du dialogue : Pascal se rend compte que, finalement, c’est lui
qui a fait preuve des « défauts » qu’il reprochait à Descartes.
Comme dans toute démarche dialectique,
la progression du dialogue va dans le sens d’une résolution des oppositions. L’affrontement
initial évolue vers un échange courtois,
voire un dialogue didactique où un homme plus âgé, riche de son
expérience de la vie, transmet ses connaissances à un homme plus jeune qui
attend un enseignement. C’est en effet Descartes qui mène la fin du dialogue
car c’est lui qui semble posséder les réponses aux questions que se pose
Pascal. Il a réussi à modifier la conception pascalienne de « la misère de
l’homme » (ce qui n’est tout de même pas rien…). Lui-même est plus
indulgent à l’égard du jeune penseur puisqu’il le justifie, cherche à expliquer
les raisons de son attitude face au chagrin du paysan. Parallèlement, le thème a
évolué, lui aussi, passant de la question générale de la misère humaine à celui
de la compassion à l’égard de
son prochain, compassion qui est une preuve d’humanité. Parce qu’il montre le
passage de l’abstrait au concret dans la représentation de la misère humaine, le
texte théâtral se « replie » sur l’extrait des Pensées et, à la manière d’une morale exprimée à la fin d’un
apologue, semble conclure notre corpus : le « roseau pensant »
n’est plus une métaphore comme dans le texte de Pascal, ni une allégorie comme
dans la fable ; il prend une forme bien humaine, aussi bien sur scène en
la personne de Descartes et de Pascal, que dans le discours, en la personne du
paysan normand.
En guise d’évaluation sommative, les
élèves auront à réfléchir au sujet de dissertation suivant : En quoi les
œuvres littéraires permettent-elles de construire une réflexion efficace sur la
condition humaine ? [sans entrer
dans les détails, donnez quelques pistes de réflexion en guise de correction]
Au terme de cette séquence, les élèves
de Première auront perçu les enjeux fondamentaux… [bilan + ouverture sur la séquence suivante, par exemple l’étude du
roman de Camus, La Peste, ou de celui
de Malraux, La Condition humaine. On
pouvait préférer une séquence sur le théâtre avec laquelle le texte de
Brisville ferait le lien. Plusieurs possibilités : Beaumarchais (pour la
réflexion sur la place de l’homme dans la société), Racine (pour la
représentation tragique et l’influence du jansénisme) ou une pièce d'Ionesco
ou de Beckett (pour la représentation du tragique moderne].
Cécile Boisbieux
Récréation! Graine de soleil, un roman de Cécile Boisbieux
Axel et Lisa vivent avec leur père dans une grande maison d’un quartier bourgeois de Toulouse. Leur mère est repartie depuis de nombreuses années à Barcelone, sa ville natale, et ne donne presque jamais de nouvelles. Les deux enfants ont dû grandir avec cette absence. Passionnée de littérature et de musique, Lisa est étudiante en licence de Lettres Modernes. A peine plus âgé que sa sœur avec laquelle il entretient depuis toujours une relation fusionnelle, quasi incestueuse, Axel ne fait rien de sa vie et semble rongé par un désir malsain d’autodestruction. Depuis quelques mois, il fréquente le patron du Monkey Club, un homme à la réputation sulfureuse soupçonné d’être au centre d’un important réseau de trafic de cocaïne et de prostitution masculine.
Le soir de ses vingt ans, au cours de la fête d’anniversaire qui réunit tous ses amis, Lisa reçoit un étrange cadeau anonyme, un manuscrit vierge portant seulement le titre du récit – Graine de Soleil – dont elle avait entrepris l’écriture entre dix et treize ans avant d’abandonner son héros, un jeune Inca du XVIe siècle, double fictif d’Axel, dans les méandres de l’intrigue. Incitation à terminer l’aventure ou volonté sournoise de réveiller de terribles secrets enfouis au plus profond de sa mémoire, ce cadeau va bouleverser la vie de Lisa et celle de son frère.






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